Il ne reste plus personne dans le restaurant, en fait moi, le café, la serveuse et le cuisinier. Tout à l’heure, on était presque une douzaine si je ne compte pas le radio. Savoir combien on était, ça ne serait pas vraiment difficile, mais ça prendrait du temps et de la patience. Un peu de temps pour rassembler les morceaux, les classé par couleur, puis par grandeur et finir par un tout qui m’identifierait bien les têtes. Je me souviens dans le temps on commençait par faire le contour, puis on finissait par le milieu, je suis certain que ça serait encore comme ça aujourd’hui, c’est comme le vélo, ça ne se perd pas. Ce qui est bien dans tout ça, c’est que personne ne s’est senti mis de côté, personne n’est arrivé comme un cheveu sur la soupe, c’était une surprise communautaire, un carnage dans un grand crescendo. Moi, j’avais la tête vide, je ne savais pas quoi écrire et ils sont arrivés, les femmes et les enfants d’abord. Les couples formés la veille ensuite, puis une vieille fille avec sa famille, moi, seul comme dans mes habitudes. Plus ça allait, plus je me faisais engloutir par le bruit. J’ai attendu un peu, des fois l’euphorie des sorties d’un dimanche où on ne va pas à la messe, ça fait son temps. Mais non, on dirait qu’ils jouaient tous à je t’enterre, tu m’enterres, maintenant j’essaie de leur dire que j’ai gagné, personne ne peut m’écouter. L’important c’est de se mettre devant la porte, pour s’assurer que personne ne tentera de prendre la fuite. La surprise, voir tous ces visages qui se demandaient, mais qui comprenaient pas trop ce qui se passait. Je me sentais un peu artiste, tantôt commençant par les bras, tantôt les jambes, les cris m’ont rapidement fait perdre mon avance du je t’enterre, tu m’enterres, je n’ai pas pris de chance, la tête c’est ce qui devait partir en premier. Il n’y a pas beaucoup de différence entre un cou musclé et celui tendre que j’aime embrasser, quand t’as un couperet bien affûté. Le plancher était glissant, je me suis quand même rendu pour terminer par la radio. J’ai épargné la serveuse et le cuistot. La première pour avoir établi qu’on allait se faire des signes dès que j’étais prêt et le cuistot, parce que j’ai faim et qu’il m’a prêté son couteau.
Là je mange encore des mots et mon estomac tente de gérer le café.
Qu’est-ce qu’on mange maintenant?